Expérience / 5 place Antonin Poncet 69002 Lyon / 04 72 41 84 14 Expérience Bis / 42 rue Michel Servet 69100 Villeurbanne / 04 78 03 56 92


librairie exprience librairie experience
LE BON PLAN
A LA BONNE HEURE
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
librairie exprience librairie experience
DEDICACES A VENIR
DEDICACES PASSEES
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
librairie exprience librairie experience
LeS dessus
de la pile
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
librairie exprience librairie experience
MADE IN
EXPERIENCE
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
librairie exprience librairie experience
DES bonus &
des liens
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
 
 
l'HISTORIETA
Un certain regard sur l'argentine
Par Monsignor Sébastien Escobar aficionado de la librairie expérience qui le remercie grandement




L’Historieta, un certain regard sur l’Argentine.

 

Historiquement, l’apparition de la bande dessinée en Argentine n’est pas un phénomène récent. Certains iraient même jusqu’à attribuer la paternité du « neuvième art » à un moine franciscain nommé Francisco Castañeda, qui aurait inventé la bande dessinée sur les bords du Río de la Plata une dizaine d’années avant que le genevois Rodolphe Töpffer ne commence à publier ses premières « histoires en images » en 1833. Il y a donc une longue tradition de la B.D. en Argentine, dont José Muñoz, l’un de ses plus prestigieux représentants, a tenu à célébrer les talents dans son exposition sur l’« historieta » au festival international de la bande dessinée d’Angoulême.

L’historieta, ou le format de bande dessinée argentin.

A première vue, « historieta » est une dérivation du substantif « historia », auquel on a adjoint le suffixe diminutif « -ita » pour arriver, en somme, à l’idée d’une « petite histoire ». Cependant, cette appellation est déjà signifiante car, là où les francophones parleront de « bandes dessinées », le vocable argentin, lui, oriente le lecteur vers un format qui tendra à privilégier le narratif sur le visuel ou le figuratif. L’historieta serait par conséquent plus proche d’une « littérature dessinée », ou de « romans graphiques ».

Une longue tradition du « 9ème art » en Argentine.

Les premières véritables « bandes dessinées argentines » apparaissent dans la 2ème moitié du XIXème siècle et ne cesseront d’évoluer tout au long du XXème d’abord sous l’influence des formats étatsuniens. Mais très vite, elles s’affranchissent des modèles des « comics strips » et autres « serial stories » pour arriver à un format véritablement autochtone sous forme d’histoires à épisodes séquencées en feuilletons. L’ « historieta » devient alors un genre à part entière, diffusé dans une multitude de magazines comme Patoruzito, Hora Cero, Misterix, Fierro, Frontera, Rico Tipo… autant de revues qui donneront naissance à toute une galerie de personnages emblématiques voués à peupler l’imaginaire argentin. Il s’agit de Mafalda, du sergent Kirk, de l’Éternaute ou encore de Mort Cinder pour ne citer que ceux qui nous sont parvenus jusqu’en France.

Alberto Breccia, le maître du noir et blanc.

Difficile de faire un choix dans la pléiade de dessinateurs et de scénaristes argentins. Mais il y a un tout de même un nom qui fait figure d’incontournable, un génie qui a fait école et dont la ligne graphique et les expérimentations formelles ont fait accéder la bande dessinée à la modernité plastique de par son approche résolument picturale. Même s’il est né à Montevideo, Alberto Breccia a émigré très tôt à Buenos Aires où il débute sa carrière de dessinateur à 18 ans. Cet autodidacte surdoué, qui aspirait à devenir peintre, a peut-être été le premier à traiter la planche comme une toile, et ses travaux ne tardent pas à engager une véritable révolution esthétique. L’usage du noir n’est désormais plus confiné au seul trait de contour mais vient vampiriser l’espace de la case, pour déborder de la planche et envahir le lecteur. Sa technique des clairs-obscurs, ses dessins à l’acrylique blanc sur fond noir, ainsi que ses expérimentations sur les matériaux affichent alors une esthétique proche de l’expressionisme allemand. Avec Breccia, l’ « historieta » élabore un nouveau langage graphique dont la noirceur et la violence des contrastes cristallisent les angoisses d’une conscience tourmentée par les années les plus terribles de la dictature militaire.

Une école du noir et blanc pour des années sombres.

Contrairement à la bande dessinée franco-belge qui, dès l'après-guerre, généralise l'utilisation de la couleur, l'Argentine a longtemps privilégié le noir et blanc, à l'origine, pour des raisons davantage économiques qu'esthétiques. Toutefois, cette tendance stylistique sert également les intentions dénonciatrices de l’ « historieta » dès lors qu’on la recontextualise à la lumière de la bipolarisation sociale et de la radicalisation politique qui ont caractérisé la période post péroniste. Le quotidien des Argentins a sans doute perdu de ses couleurs sous la férule des différents régimes militaires, et c’est précisément ce qui ressort d’un grand nombre de travaux réalisés dans les années 60 et 70. La ligne graphique et chromatique a en effet tendu à s’assombrir au fur et à mesure que l’oppression et le climat de terreur couvaient, et que le pays s’abîmait dans les années les plus noires de son histoire. Les lecteurs français pourront alors s’en référer aux univers apocalyptiques et hallucinés de  Mort Cinder (1962-64) ou de l’Éternaute (1969), considérés comme les meilleures « historietas » d’aventures écrites en Argentine. Ces œuvres, dessinées par Breccia et écrites par Hector Oesterheld, immergent le lecteur dans une atmosphère cauchemardesque et angoissante qui laisse présager l’horreur des années à venir. Le dessinateur joue à y juxtaposer des registres graphiques différents et élabore une rhétorique de l’image qui tend à glisser du figuratif vers l’abstrait, de manière à ce que le récepteur puisse « greffer ses propres frayeurs, sa propre peur » . Le lecteur d’aujourd’hui sera alors troublé par le caractère prophétique de ces œuvres qui ont anticipé avec une extrême clairvoyance les événements tragiques survenus lors de la dictature de 1976.

Perramus, une parabole sur la mémoire.

Si le retour à la démocratie (1983) a pu éclaircir l’horizon sociopolitique des Argentins, les planches de Breccia, elles, ont continué de décliner toutes les nuances du noir et blanc dans un roman graphique somptueux de 4 tomes scénarisé par l’écrivain Juan Sasturain. Perramus, peut-être le « premier chef-d'œuvre qui ait pour objet la dictature argentine » , narre les déambulations d’un antihéros en quête de son histoire et de son identité. Coupable d’avoir voulu effacer le souvenir de ceux qu’il avait abandonnés, ce « pilote de l’oubli » évolue à tâtons dans la grisaille d’une Buenos Aires labyrinthique et déshumanisée. Cette vaste fresque en clair-obscur de près de 300 planches prend ainsi des allures de parabole articulée autour des thèmes de la mémoire et du sentiment de culpabilité. Avec ce dernier chef d’œuvre, qui gratifie ses auteurs du prix Amnesty International, Breccia marque considérablement l’évolution de l’ « historieta » en noir et blanc. Il reste en Argentine une référence tutélaire pour de nombreux émules dont certains, parce qu’ils ont dû s’exiler pour poursuivre leur production artistique, sont venus essaimés en Europe et notamment en France.

 

Muñoz et Sampayo, où quand le noir et blanc chante la douleur de l’exil.

L’influence de l’école argentine du noir et blanc reste manifeste chez des auteurs-dessinateurs aussi renommés que l’américain Frank Miller (Sinn City), le français Pascal Rabaté (Ibicus) ou encore le belge Thierry van Hasselt (Gloria López). Néanmoins, l’héritier le plus direct reste sans doute José Muñoz, dont les travaux arrivent à leur maturité graphique avec la collaboration scénaristique de son compatriote Carlos Sampayo. L’œuvre de ce nomade exilé, qui a vécu à Buenos Aires, Londres, Barcelone et Milan avant de s’installer à Paris, se caractérise avant tout par une ligne graphique épurée, dans laquelle le traitement du noir et blanc n’est pas sans rappeler les travaux de Breccia, qu’il a eu comme professeur à l’École Panaméricaine d’Art de Buenos Aires aux côtés d’Hugo Pratt. La noirceur des cases et l’éclatement des formes qui frisent parfois l’abstraction traduisent alors de manière plastique le désenchantement et la douleur de scénarii parcourus par les thèmes de l’exil et du déracinement.

Alack Sinner reste sans doute la création la plus emblématique de Muñoz et Sampayo. Le lecteur peut y suivre les errances quotidiennes d’un ancien flic new-yorkais, véritable antihéros évoluant aux côtés de marginaux et de laissés pour compte dans une Amérique décadente, viciée par le racisme, la corruption et la médiocrité. Graphiquement, la virtuosité de Muñoz apparaît dans sa capacité à alterner entre un réalisme sordide et un expressionisme balançant parfois entre le grotesque et l’abstrait. Les dessins exacerbent les tensions entre un noir opaque et l’éclat d’un blanc immaculé, de manière à retranscrire graphiquement la violence qui environne leurs personnages. Mais le goût pour le polar et le roman noir n’a pas été le seul gage du succès de cette collaboration fructueuse entre les deux exilés. Il y a aussi, la musique ; le Jazz d’abord, avec l’adaptation de la biographie de Billie Holiday, et le tango enfin dans leur dernier travail …

Carlos Gardel, la voix de l’ « Argentinité » ?

Avec Carlos Gardel (2008), le tandem revient à leurs racines en explorant les différentes facettes de celui qu’ils présentent comme étant « la voix de l’Argentine ». Dans le cadre d’un débat télévisé, plusieurs personnages reviennent sur le parcours tragique de ce chanteur mystérieux, « figure majeure de la chanson populaire du Río de la Plata », et « dépositaire de l’identité nationale ». Le personnage de Gardel semble alors instrumentalisé comme prétexte pour chanter la nostalgie de Buenos Aires, en même temps qu’il engage une réflexion sur l’argentinité…

 

L’Argentine mise en mots et en images.

En définitive, l’ « historieta » s’est affirmée comme un mode d’expression artistique qui ne saurait se limiter à une simple lecture de divertissement. C’est peut-être même l’une des entrées les plus indiquées et les plus originales pour (re)découvrir l’Argentine sous le trait de ses dessinateurs et par les scenarii de ses « faiseurs d’histoires »… Un langage sans cesse renouvelé qui, comme au cinéma ou dans la photographie, façonne un regard et oriente un point de vue, avec du noir et des couleurs, et qui raconte l’Argentine, avec des mots et des histoires, ou des « historietas »…

 

Sébastien Escobar.


CHESNAIS, Robert, Hitsorieta, regards sur la bande dessinée argentine, Vertige graphic, 2008, p. 10.

BRECCIA, Alberto, Ombres et lumières (conversation avec Latino Imparato), Vertige Graphic, 1992, pp. 22 à 24.

SORIANO, Osvlado, in BRECCIA Alberto et SASTURAIN Juan, introduction à Perramus, t. 1., Le pilote de l’oubli., Glénat, coll. Vertige graphic, 1986, p. 4.

 

Pour se familiariser avec l’Argentine à travers ses « historietas ».

Quelques suggestions de lecture en français qui n’apparaissent pas dans l’article, et disponibles à la librairie Expérience.

*Sur l’ « historieta » argentine et ses auteurs-dessinateurs :

  1. F.D., Entretien réalisé par, Carlos Nine, Hommage à l’arrière-cour, Rackham, Milan, 2008, 125 p.
  2. FOFI, Goffredo, entretiens réalisés par, Conversations avec Muñoz et Sampayo, Casterman, Tournai (Belgique), 2008, 173 p.

*L’historieta en noir et blanc :

  1. BRECCIA Alberto et Enrique, sur un scénario de OESTERHELD, Hector, Che, Fréon, Bruxelles, 2001, 80 p.
  2. QUINO, Mafalda, L’intégrale, Glénat, Grenoble, 2004, 648 p.

*L’historieta en couleur :

    • BOBILLO, Juan, sur un scénario de TRILLO, Carlos, Bird, L’intégrale, 3 tomes, Erko, 2004, Slovénie, 150 p.
    • BRECCIA Alberto, Dracula…, Rackham, Montreuil, 2006, 100p.
    • NINE Carlos, sur un scénario de ZENTNER, Jorge, Pampa, L’intégrale, 3 tomes, Dargaud, Pantin (France), 2005, 144 p.
    • NINE Carlos, Fantagas, L’intégrale, 2 tomes, Les rêveurs Édition, Montreuil, 2008, 128 p.
    • SÁENZ VALIENTE, Juan, sur un scénario de TRILLO, Carlos, Mémoires d’une vermine, Albin Michel, 2005, 48 p.

librairie exprience librairie experience
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
librairie exprience librairie experience
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience
librairie exprience librairie experience
librairie exprience
experience librairie exprience librairie experience

design by designgrafik